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jeudi, 01 mai 2008

Parlez-moi d'amour


podcast

J'ai déjà parlé de Robin sous son identité réelle, lorsque je faisais ironiquement mention de la formulation intempestive de ces voeux de chasteté qui firent écho aux miens (sauf que les miens ne furent jamais consciemment prononcés). Puis j'ai endossé son identité sous le pseudo de "Robert" lorsque j'ai simulé le blog communautaire, pour des motivations beaucoup plus affectives qu'esthétiques : certaines personnes restent toujours "en moi" même lorsqu'elles sont absentes, je "suis leurs traces" mentalement, projette leur présence à mes côtés, tout simplement parce que le simple fait de savoir qu'elles existent, quelque part, me conforte dans l'importance de ma propre existence ; or c'est le cas de Jacques/Christophe- mon meilleur ami ; c'est le cas de Sofiane/Yacine - en équilibre instable entre l'eros et le thanatos ; et c'est le cas de Robin ; Alexandre est une caricature de plusieurs individus de sexe masculin, bourrins au grand coeur (et c'est aussi celui dans lequel je mets le plus de ma "personnalité" foldingo) ; quant à Xantippe, elle n'existait pas vraiment, mais elle ne me servait que de substrat pour les symptômes les plus inavouables (les trucs bien dégueux étaient pour elle ; les trucs sexy pour Alméria).

Tu pourrais demander pourquoi je fais ces précisions au sujet d'un truc qui n'existe déjà plus (mon faux blog communautaire) et qui, par ailleurs, n'aura pas duré bien longtemps (je ne sais même pas si j'ai tenu un mois...mais sans rien promettre, il n'est pas du tout exclu que je les fasse réapparaître à l'occasion). Simplement parce que j'aimerais parvenir à expliciter les sentiments (réjouissants pour une fois) que je ressens pour Christophe, Robin et Yacine. Et si j'aimerais y parvenir, en dehors du fait qu'il est toujours agréable de parler de choses agréables, c'est aussi parce que c'est une chose que je n'ai jamais réussi à faire correctement (cela s'entend) : parler avec justesse de mes sentiments, lorsqu'ils sont "positifs" (mais ce mot me paraît bien trop froid et objectif pour convenir à la situation et je regrette déjà de l'avoir employé). Enfin, parce que mon affection inconditionnelle pour ces trois personnes en dit long sur la mienne : ce n'est pas simplement que je les "apprécie" ni même que je les idéalise - c'est qu'elles sont toujours en moi ; inversément, j'ai cédé une partie de moi-même, une partie qui est restée avec eux tout en étant séparée d'eux. Ils ne sont pas les seuls : ma mère étant sans doute la figure la plus "envahissante" de tous. Ils sont simplement dans mon "actualité".

Mais revenons un moment à cette difficulté pour exprimer cette "chose" que je ressens pour eux. Je remarque chez eux le même "handicap", le plus handicapé de tous à mon sens étant Robin (relationnellement très "maladroit") et le plus doué Yacine, capable de dire, avec une déconcertante et adorable gentillesse, une chose aussi difficile que "merci" (alors que vous n'avez objectivement "rien" fait de particulier pour lui, si ce n'est lui montrer de l'intérêt). Sachez que je ne leur dis pas à quel point je les aime. Dans le cas extrême de Robin, particulièrement fragile sur ce point (c'est-à-dire qu'il a un énorme manque affectif et toutes les peines du monde à le reconnaître sans paniquer à mort), je m'interdis même de dépasser un certain "périmètre de sécurité affective" (un peu comme on procède avec n'importe quelle personne ayant été physiquement - et psychologiquement - abusée). Je ne l'ai jamais calculé ni réfléchi, je "l'ai senti comme ça" ; un peu comme s'il avait eu des barrières invisibles autour de lui ; comme il ne contrôle pas cette réaction de défense et que je ne contrôle pas moi-même cette hyper sensibilité aux messages implicites que les autres m'envoient, nous avons bien failli nous manquer. Entre midi et une heure, nous avons passé une heure à discuter ensemble, et un tiers n'aurait certainement pas manqué de remarquer la distance un peu gênée à laquelle nous nous tenions soigneusement l'un de l'autre (physiquement mais aussi dans la conversation en elle-même, très prudente). On sent bien qu'on veut se parler mais cela lui arracherait la gueule de l'admettre, et de mon côté ça m'arracherait la gueule de l'aider, ce qui donne ce genre de situations très drôles (pour quelqu'un d'extérieur), où tous les désirs inconscients trahissent la volonté consciente, et vice versa (j'insiste sur le vice versa).

Parce qu'il est beaucoup plus "spontané" et moins résistant que Robin, j'ai eu beaucoup moins de difficultés à manifester mon intérêt pour Yacine, dans une situation, cependant, où je n'avais pas le choix, une situation d'urgence (il risquait la mort). Mais même alors, je n'ai pas du tout exprimé l'étendue de ma compassion, je n'ai pas dit tous les mots que j'avais répétés mille et une fois dans ma tête, l'évidence de ma joie à contempler chaque jour la grâce inattendue de son apparition dans mon univers, et tout cet élan de courage et de générosité que je me sentais capable de fournir, de manière surprenante et folle et agréable, pour lui. Ce que j'appelle la rencontre avec cet autrui qui est ton frère humain. J'avais tout ça dans mon coeur, et c'était un truc en expansion, qui ne cessait de grossir de grossir et de m'élargir, de me rendre meilleure. Quelque chose qui m'incarnait, qui me donnait une présence au monde. Quelque chose qui me réveillait, qui me sortait de moi, de mes limites, de mes imperfections. Oserais-je nommer cela de "l'amour"? Robin se foutrait de ma gueule. Mais je ne vois pas d'autre mot, ou bien il faudrait en inventer un autre. Peu importe le nom, quoi qu'il en soit. Voilà ce que j'ai ressenti. Cependant, au moment de le lui transmettre, pour lui transmettre aussi un peu de cette force nouvelle que je lui devais, j'ai été au-dessous, bien au-dessous de tout ce que je vous décris là : j'ai résumé les choses, très rapidement, puis je suis vite partie. En gros : "je t'ai vu, je sais que tu ne vas pas bien, je suis là". Entendons-nous bien : il a compris le message puisque ça a marqué un tournant décisif dans notre relation. Je te parle là de cette reconnaissance silencieuse entre les êtres, reconnaissance pudique, réservée, parce qu'elle ne vise pas à prendre quelque chose à l'autre (ou de l'autre), qu'elle ne vise rien d'autre qu'à lui faire savoir qu'il est reconnu et que ce serait bien cool, qu'il continue d'être là. Toute la difficulté étant de ne jamais franchir cette limite qui risquerait de le dévorer (et de le supprimer en tant qu'autre), et inversément de ne pas s'éloigner au point de ne plus le voir.

Ils sont beaux parce qu'ils sont libres, je veux dire : parce que mon existence ne dépend pas de la leur et que la leur ne dépend pas de la mienne. Plaisir de les contempler, d'anticiper sur les surprises que ne manqueront pas de m'apporter leur parcours (en particulier pour Yacine et Robin, qui sont bien plus jeunes que moi), plaisir de les suivre à travers le temps.

Il faut que certaines choses aient une stabilité, une continuité dans le temps qui ne soit pas aliénation. Savoir que d'autres consciences existent, d'autres consciences qui sont comme autant de gardiens du monde, autant de gardiens de l'évidence joyeuse que j'ai pu ressentir, autant de gardiens de ma santé mentale. C'est une chose que je n'ai jamais réussi à atteindre dans le couple, probablement parce que le fait de ne faire "qu'un" avec un autre m'a toujours paru très proche de la solitude. Je ne fais le procès de personne : j'ai dévoré autant que ce que j'ai été dévorée. Tout ce que je puis en dire, c'est que la fusion ne calme pas mon angoisse de la solitude. Alors que si l'autre se tient à une distance raisonnable et me parle, même si c'est pour me faire chier comme Robin, je peux sentir sa présence rassurante.

Et c'est une chose qui n'a pas de fin. Et c'est une chose capable de lutter contre l'ordre du monde, les revers de la vie, le travail, la famille, la patrie, le Grand Sadique Manipulateur et même contre la mort. Mais même lorsque j'aurai dit tout cela, je n'aurai pas dit le quart encore de ce que je ressens pour eux. Et je crois bien que si je n'y parviens pas, c'est tout simplement parce que ces relations ont une existence propre et dynamique surtout qui brise n'importe quel cadre conceptuel.

Les respecter, c'est aussi taire tout ce qu'ils ne sont pas là pour éventuellement dédire.

 

Trackbacks

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Commentaires

ça me fait plaisir de t'entendre raconter ça. Finalement, la santé mentale est un état relatif qui n'appartient pas qu'à soi-même. Ce qui pourrait apparaître une fragilité est peut-être la plus grande force : faire confiance.
p'tain c'est beau c'que j'dis.

Ecrit par : Sam | jeudi, 01 mai 2008

> blog-it : non.

J'ai l'impression de trouver déposés ici des mots exacts, éclairants (encore une fois) que j'ai cherchés, cherchés en vain dans ma brume interne. Bien sûr, une part d'ineffable demeure, qui (me) fera chercher encore comment dire.

De l'amour ? C'est sans doute le mot pour ce qui se donne et se reçoit avec une telle évidence, une telle simplicité, et une si haute exigence en même temps; pour ce qui relie sans entraver, nourrit sans dévorer... et qui pourtant peut en se manifestant entraver et dévorer par moments, et y survivre quand même (non ? il me semble). Mais on hésiterait presque sur le mot, tant l'étendue qu'il couvre est vaste. Tiens, ça me rappelle dans Fin de partie "J'emploie les mots que tu m'as appris. S'ils ne veulent plus rien dire apprends-m'en d'autres. Ou laisse-moi me taire."

Tu vois, je reçois ici de tes mots sans rien leur enlever. Alm, j'aime ton texte.
Je reçois de toi sans rien te prendre, je te reconnais comme ma frère humaine (sans te connaître). Alm, je t'aime !
Oh merde... Je te souhaite une très belle journée malgré ça.
:)

Ecrit par : Odile | vendredi, 02 mai 2008

On va s'en sortir, ON VA S'EN SORTIR ! me dis-je en nouant les lacets de mes tennis boueux et m'apprêtant à courir à jambes courbatues.

J'aimerais bien te lire à propos de la confiance, un jour: le commentaire de Sam m'a ouvert l'appétit. Je commence à passer commande, maintenant: la dévoration est à craindre, Alm. Alors au nom de ton Dieu (Kant) et de son ange Peter Gabriel, fais quelque chose (mais pas "Arf", ça nous aide pas !)...

Ecrit par : O. de Bohême | vendredi, 02 mai 2008

Sam : je ne voyais pas les choses autour de la "confiance", mais en tout cas, c'est vrai (c'est très beau, ce que tu dis).
Odile : Contente de trouver un écho. Peut-on survivre à la dévoration? Je l'espère...En tout cas ça me fait fantasmer. Et sinon je suis ton "frère"? Je ne suis pas ta "soeur"? Tu me changes de sexe pour mieux fantasmer?
C'est quoi ça, ce ne serait pas un peu de la dévoration? ;-)

Ecrit par : Alm | samedi, 03 mai 2008

O : cours Forrest, cours...
Pour la confiance, je vais voir ce que je peux faire, mais ça risque d'être difficile (je ne fais confiance à personne).

Ecrit par : Alm | samedi, 03 mai 2008

Alm, c'est "ma frère" que j'avais écrit, visant le grand Tout (mon "Merde" était philosophiquement tout grand, aussi, non ? Je trouve), je reprends, le grand Tout qui unit et englobe. C'est la plénitude des genres accordés, c'est ce truc en expansion qui ne cesse de se dilater, se dilater, pour étendre ton être et te...
Non, c'était surtout pour déconner que j'avais écrit "ma frère", Alm.
Et je te laisse avec un Chiasme...

;)

Ecrit par : Odile | samedi, 03 mai 2008

Je te souhaite une bonne fin de week-end, chère collègue. Je vais essayer de faire ton truc sur la confiance, mais j'ai pris des coups (de soleil).

Ecrit par : Alm | samedi, 03 mai 2008

Merci, bon dimanche pour toi aussi Almy :)
Pour la confiance, prends ton temps.

Au fait, tu aimes corriger les copies, toi ? Moi non. Donc si toi oui (suis-moi bien parce que je raisonne maintenant, j'ai mis "donc") ça serait comme une différence que je te donne avec les tas de copies, et qui serait comme autant de chances (vu le nombre de copies) pour nous.

Je te cligne de l'oeil, celui du haut (pour changer).

Ecrit par : O et . | dimanche, 04 mai 2008

Tu m'as fait beaucoup rire, en t'appuyant sur Jean-Jacques pour me filer des heures sup'.
Pour te récompenser j'ai composé une note sur la confiance. Je crains fort qu'elle ne soit hors sujet...Mais tu es dispensée de la corriger ;-)

Ecrit par : Alm | dimanche, 04 mai 2008

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