dimanche, 04 mai 2008
De mères en filles
"Je suis un Dieu jaloux qui punit l'iniquité des Pères sur les enfants jusqu'à la troisième génération"
Je la regarde, et je veux voir tout ce qui la distingue de moi. Quand elle est née, je ne voulais voir que l'air de famille avec son père ; aujourd'hui, je ne veux voir que Calypso. Et je l'imagine, telle une déesse, dotée d'une sagesse qui serait antérieure à notre rencontre et indépendante de mon enseignement (la signification symbolique de son prénom renvoie d'ailleurs à un secret ésotérique qui aurait été transmis à Ulysse). Et je l'admire, et je la trouve belle, tous les jours je le lui dis, "Calypso, tu es la plus belle de toutes les princesses du monde, Calypso, les mots me manquent pour exprimer l'émotion qui me submerge au moment où je contemple ton sourire", et quand elle me répond, très prosaïquement (comparativement à mon délire d'amour pour elle), que moi aussi je suis belle, que Doudou aussi est beau (elle parle là de son frère jumeau), que le chat est beau, je parviens à peine à me faire à cette idée saugrenue : les plus belles ne mesurent pas à quel point elles sont belles (ou encore : "ainsi, cela ne sert à rien d'être belle"). Quand même : que fait-elle du sublime kantien?
Elle le balaie depuis toujours en faisant caca dans la fontaine de l'école ou en se plongeant avec délices dans la boue, le sable, tous les trucs qui salissent, une vraie petite cochonne, une vraie petite rebelle, une anar précoce, du moins est-ce ainsi que je veux la voir (encore), moi qui essaie de l'influencer depuis son plus jeune âge pour suivre les traces de la chanteuse Nina Hagen. Et plus elle est trash, plus je l'admire, plus elle va loin, plus je l'admire, je rêverais d'avoir engendré la première femme (ou homme : c'est pareil) véritablement "libérée" (de l'homme, de Dieu, de la politique, de moi SURTOUT, de moi!!!) de toute l'histoire de l'humanité.
Elle s'est tenue debout sur ses pieds à trois mois, elle a marché à dix, elle ne fait que courir, sauter, escalader des trucs, au mépris du danger (et concrètement, elle se fait beaucoup moins de "bobos" que son frère), sa maîtresse dit qu'elle a "un piment dans les fesses", que "c'est quelqu'un" et je jubile, et je suis fière, fière si vous saviez, car ça...C'est tellement différent de moi. "Queen of the world", " Champion of the universe", "Bébé cow-boy" : ce sont les petits noms d'amour que je lui donne, comme si "Calypso" n'avait pas été suffisant...Et déjà je rêve de lui faire faire de l'athlétisme, de la comédie, de la plongée sous-marine...Rien ne me semble trop difficile pour elle, j'imagine le monde à ses pieds et je l'envie, non pas dans le sens malsain du terme (d'une mère qui regrette sa jeunesse : car je n'ai jamais eu son profil), mais dans le sens très serein de celle qui accepte de s'effacer devant le spectacle éblouissant de la puissance de la nature.
Voilà, j'ai fait là la phénoménologie de ma relation avec ma fille, j'ai essayé d'insister sur l'affectif, totalement délirant, totalement irrationnel de mon vécu (qui se base évidemment sur des faits réels - mais je suis beaucoup trop impliquée affectivement pour faire les contours de cette réalité). Je vais à présent passer aux signes manifestes de mon manque de discernement concernant ma fille, voire aux grosses bourdes ; mais il ne faut pas sous-estimer la force de cet irrationnel : et si je puis prendre du recul lorsque la belle Calypso dort tranquillement dans sa chambre, dis-toi bien que chaque conversation, chaque geste, chaque étape de mon éducation est en permanence menacée par ces automatismes irrationnels.
Tout d'abord, beaucoup de gens ( de la famille, des amis, mais aussi des "étrangers") prétendent que ma fille me ressemble. Vous me direz : une fois on me dit que mon fils me ressemble, une fois ça tombe sur ma fille, les gens sont ainsi structurés qu'ils se sentent obligés de jouer au jeu des ressemblances en cas de lien de parenté ( quand nous étions petits des gens trouvaient même des ressemblances physiques entre mon frère et mon beau-père, c'est pour dire). Sur la question de la ressemblance "innée", je ne veux pas trancher : je laisse aux généticiens (dont c'est le métier) le soin de s'exprimer sur ce genre de questions (mais je pars avec un a priori très fort en faveur d'une dominance de l'acquis - a priori que je ne cherche ni à revendiquer, ni à défendre, mais dont je fais simplement acte, m'ayant à plusieurs reprises "prise en flagrant délit" de négation forcenée de tout déterminisme biologique chez l'être humain). Cependant, force m'est de reconnaître que ma fille me ressemble...de plus en plus. Quoi de plus étonnant en effet? Déjà, elle est habillée et coiffée en fonction de mes goûts personnels. Ce détail peut prêter à sourire, mais j'irai encore plus loin : je ne sais pas coiffer ma fille autrement que comme ma mère me coiffait déjà (c'est-à-dire avec deux nattes).
Ma fille m'imite. Elle m'imite en tout. Elle est sans arrêt en train de comparer les vêtements que je porte aux siens par exemple ("J'ai les bottes, comme maman" ; "les collants de maman, ils sont beaux, Caly aussi elle a les beaux collants") et est particulièrement désappointée lorsque j'ai des choses qu'elle n'a pas (comme le vernis par exemple...Et je lui vernis souvent ses ongles lorsque je veux lui accorder un petit plaisir). Elle répète souvent, en imitant mon timbre de voix, les réprimandes que je fais à son frère (mais sur ce point je dois avouer qu'ils sont à égalité, ainsi que sur la manifestation d'émotions positives/négatives en présence des mêmes stimuli ; la valorisation/dévalorisation morale de certains actes de la vie quotidienne ; la valorisation/dévalorisation esthétique de certains objets artistiques - avec quelques différences qui sont elles-mêmes le produit d'autres adultes intervenant dans leur éducation : "Dora l'Exploratrice" par exemple ; ou bien "La danse des canards" ; etc...etc...L'exercice de l'esprit critique devrait venir compenser ultérieurement cet enthousiasme débordant à "suivre" - comme dirait Nietzsche, on imite surtout lorsque faible, on a peur des plus forts - mais quand même...LE LIBRE ARBITRE PART AVEC UN SACRE HANDICAP). Plus grave à mon sens : elle semble souvent guetter mon approbation (il n'y a rien de plus dangereux, à mon sens, que cette quête de l'approbation d'autrui qui peut vous gâcher une vie entière...), et je dirais que ces bonnes intentions à mon égard me paraissent bien plus récurrentes et puissantes que les moments oedipiens classiques où elle jubile de me crâmer sur l'autel de son jeune âge. C'est comme si elle se freinait pour attendre sa vieille maman (et en pratique, c'est ce qui ne saurait tarder d'arriver quand on songe à quel point je suis lymphatique et rêveuse/ à quel point elle est énergique et hyperactive).
Or, jusque dans cette crainte que j'ai pour ces moments de "fragilité" (comme lorsqu'elle est tombée amoureuse d'un "frappeur" à l'école ; comme lorsqu'elle joue "au cheval" avec son frère - c'est toujours elle le cheval), je passe à côté de ma fille, voulant à tout prix lui coller cette étiquette de "guerrière", de winner, de fille qui n'a pas le droit à la faiblesse. Sous couvert d'idolâtrie, j'empêche ma fille d'être comme toute fifille, comme tout homme même : c'est-à-dire dépendante (et dépendante aussi de mon amour). C'est trop facile de s'affubler de toutes les fragilités et de projeter sur l'autre toute la force, quand il s'agit de faire face à ses responsabilités. Je suis seule à l'élever, et mes connaissances, aussi imparfaites soient-elles, serviront de socle à son épanouissement futur. Elle a BESOIN de moi. Si je ne me montre pas ferme, assurée, sûre de ce que je lui transmets (sans pour autant tomber dans l'excès inverse de tyrannie), elle n'aura de cesse de me chercher, me chercher et me chercher encore...En se diminuant pour de bon cette fois. Et il se pourrait bien qu'au final, j'obtienne le résultat tant redouté : un parfait double de moi-même, parce qu'elle aura désespérément cherché, toute sa vie, à me prouver qu'elle n'était pas si différente de moi. Parce qu'elle aura cherché, toute sa vie, sa mère.
Et là, c'est évidemment en tant que fille que je parle. J'ai pensé à ma mère lorsque je me suis peint les ongles tout à l'heure ; j'ai eu cette fulgurance mnésique qu'il nous arrive parfois d'avoir, à l'occasion de stimuli sensoriels spécifiques (Cf "la petite madeleine" de Marcel Proust) ; j'ai vu ma mère se peindre les ongles. Oh bien sûr, vous me direz qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que deux femmes se peignent les ongles. Mais ce n'est pas tant le fait de se peindre les ongles qui est signifiant, mais bien plutôt cette étrange sensation que j'ai ressentie, lorsque je m'exécutais - c'était comme si elle n'était jamais partie. Sans parler du fait que je ne crois pas être par goût particulièrement coquette (mais pour l'heure, je ne suis plus sûre de rien me concernant, car si elle n'est jamais partie et qu'elle continue de vivre à travers moi, je suis où, moi? Je suis probablement celle qui écrit ces lignes, comme Descartes luttant contre son Malin Génie - toujours mieux que rien, mais quels prédicats ajouter à ce sujet?)
Je ne mentionne ici qu'un détail insignifiant, mais je pourrais, en exposant toutes les ressemblances entre ma mère et moi, non seulement dévoiler un inquiétant phénomène de reproduction (tantôt parfaitement assumé, tantôt complètement involontaire, voire "plus fort que moi"), mais de plus montrer une augmentation hyperbolique de ces points de ressemblance avec le temps (au détriment d'un effacement progressif de "ma personnalité" - un idéal régulateur). Inutile de préciser que si cette ressemblance m'apparaît comme terriblement menaçante, ce n'est pas tant parce que je voudrais faire "mon originale" et "ma philosophe" (en essayant de lutter de toutes mes forces pour le postulat de la liberté) : mais bien en raison de ses pulsions morbides, et de sa fin tragique (je rappelle qu'elle s'est suicidée). Et même lorsque je vais chez le psychiatre pour tenter de "faire quelque chose" contre cette souffrance, une partie de moi est rassurée de n'être pas folle, l'autre est déçue d'être différente.
Si ma mère est aussi présente dans ma vie, c'est parce que malgré notre très grande proximité, je ne l'ai jamais trouvée. Et un jour, elle m'a échappée pour de bon.
Me laissant seule, désarmée, démunie comme une petite Calypso qui "attend les ordres". Affectivement attardée. Pleurant parfois comme une madeleine (je le reconnais). Pas comme une femme mûre et responsable, à la démarche ferme et assurée.
J'essaie de prendre appui sur la seule chose qui m'appartient - ma faculté de raisonnement, mon goût pour la philosophie, qui la gonflait prodigieusement, elle qui avait la pensée associative et surréaliste. Tu sais : je prends appui sur cette tête d'épingle, comme Descartes sur le cogito. Le plus difficile, c'est vraiment l'affectif (tu sais, la peur de se casser la gueule).
Alors je regarde ma fille. Je vois ses petits yeux inquiets qui cherchent les miens, ses petits yeux attentifs à ma confiance. Je sens bien qu'elle attend, pour évaluer la situation, les signes de cette confiance et qu'à la moindre manifestation de panique, elle vacillera avec moi.
Et je me dis : "allons bon, j'y arrive bien avec son frère. Pourquoi? Parce que les mecs sont forcément plus fragiles que les filles?" (c'est encore une autre conséquence désastreuse de l'idéologie familiale, qui fait que je n'ai jamais rien demandé - de pragmatique et de concret - à un homme).
Alors, pour elle, je me sens prête à faire le voyage à l'envers. Redevenir la toute puissante force de la nature que j'étais moi aussi en naissant - que nous étions tous. Je ne crois pas à la formule "un noyé ne peut en sauver un autre". Surtout pas quand les deux futures noyées sont une mère et son enfant.
Voilà, Odile, ma réponse à ta problématique sur la confiance : j'ai confiance en la force de mon amour pour ma fille.
Sur le destin tragique du déterminisme familial : ne jamais le sous-estimer ; y acquiescer dans une certaine mesure (la liberté à la stoïcienne) ; le regarder bien en face et tenter de le distraire (tandis que mes descendants, peut-être, se feront la malle...)
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dimanche, 27 avril 2008
L'antre de la folie
Samedi soir. J'ai été invitée à une soirée costumée chez une amie mais depuis mercredi (jour où elle m'a laissé le message sur mon répondeur), je n'ai pas réussi à réagir. Doucement, doucement, en ce moment j'aime bien prendre mon temps. Je relativise l'importance des occasions que je ne saisis pas, du travail que je n'effectue pas, des coups de fil que je ne passe pas, et de l'écoulement des choses. J'écoute le petit bruit qu'elles font, lorsqu'elles s'écoulent.
(Note bien que je n'ai pas dit "lorsqu'elles s'écroulent").
Je trouve ça joli, de loin, bien à l'abri.
C'est comme cette foutue robe tzigane que j'ai achetée : super belle dans la vitrine, absolument atroce sur moi. Elle sera très belle dans mon armoire...
Je suis allée pique-niquer dans un parc, avec Yacine, Ambrine, et mes deux enfants. Ils ont failli mourir quatre fois, écrasés par des voitures, des vélos, des métros.
C'était bien : ils ont survécu.
Et là je suis "là" parce que Jacques est allé se cuisiner deux kilos de pommes-de-terre.
(Et comme d'habitude, je n'ai absolument aucun "sujet" digne de ce nom).
J'écoute de la musique. "Pussy liquor" de Rob Zombie. L'autre fois, je ne sais plus quand, je m'imaginais les dernières choses que j'aimerais faire lors d'un voyage d'apprentissage, et parmi elles se trouve la singulière et pourtant irrépressible envie de porter un jean ouvert sur mes fesses nues (comme Baby dans "The house of 1000 corpses"). Je trouve ça assez dément de ma part de ne trouver que des détails de ce genre en me posant la question des dernières choses que j'aimerais faire avant de mourir. Ca manque quand même un peu d'ambition.
J'ai pris rendez-vous chez un psy. La veille, j'avais feuilleté le DSM IV. Il a une belle voix, au téléphone. J'ai apprécié le fait qu'il ne me demande pas pourquoi je désirais prendre rendez-vous. Je ne sais pas si je réusssirais un jour à faire la liste exhaustive des raisons qui m'ont poussée à le faire. Je n'ai même pas spécialement envie de lui parler : j'aimerais que ce soit lui qui parle, lui qui panse, lui qui ordonne et hop !
Ben voyons.
La folie n'est pas quelque chose qui peut se traduire, qui peut s'articuler dans un quelconque langage. N'importe quel délire désorganisé est bien plus rassurant, à partir du moment où il est articulé en mots, que ça. La folie est au-delà de tout ce qu'on peut en dire, au-delà de ce que le fou lui-même peut en dire. Ca t'explose la tronche et les entrailles justement parce que ça n'a aucun cadre. C'est une décharge électrique. Là est le problème, mon frère. Il y a ça, et je ne sais pas quoi en faire, où le mettre, et je ne puis le montrer ni l'articuler en mots.
Je suis très angoissée, mais je ne suis pas phobique. Je n'ai pas peur des gens, des grands espaces, de l'eau ou de l'altitude, par exemple. Je sais prendre la parole en public, je sais m'occuper d'enfants, réfléchir avec pertinence pour résoudre un problème simple ou complexe, bref...la machine est relativement "performante". Finalement, tant que je me trouve dans ce qu'on appelle communément "la réalité", et qui n'est en fait que notre contexte social, je me sens complètement "normale" et "adaptée". Tu m'entends bien : j'ai peur de choses qui n'ont pas de "réalité". Pour prendre une comparaison, j'ai davantage peur d'un vampire ou d'un zombie que d'un véritable danger (maladie, agresseur humain, accident de la route, etc...) D'ailleurs, quelqu'un qui m'aurait vu vivre sur du long terme dirait que j'ai, bien souvent, eu un comportement de "kamikaze", mettant ma vie en danger. Et pourtant j'ai peur, j'ai en permanence peur, mais j'ai peur de ce moment où je bascule hors de la réalité, où je me fais aspirer par cet espèce de gouffre béant et noir de mes propres cauchemards. La comparaison avec le vampire ou le zombie est une comparaison imparfaite encore, parce que ces deux types d'entités appartiennent à des catégories précises et obéissent à certaines lois (ainsi ces deux créatures ne peuvent supporter la lumière du jour). Elles ne sont rien en comparaison de ce chaos radical qui me saccage régulièrement (au moins une fois par mois) aussitôt que je me retrouve seule, complètement seule : c'est-à-dire aussi sans occupation. L'occupation (au sens large du terme : que ce soit une tâche à effectuer ou simplement une méditation), c'est comme une porte verrouillée entre ce chaos et ma conscience.
Mais même lorsque je suis occupée, ce truc, ce chaos, cette folie intérieure ou néantisation (pour faire la - fausse - savante) n'est pas un très bon voisin. Et il faut être de sacrée mauvaise foi pour ne pas l'entendre.
Tu sais, il essaie de rentrer à l'intérieur de ma "réalité", un peu comme Jack Nicholson dans "Shining" (avec une hache). Il est si fort qu'il a été systématiquement là lorsque je faisais l'amour par exemple. Pas quand il y a des mots, pas quand il y a langage, mais dans le silence d'une relation, il a toujours été présent.

J'écoute de la musique. Je parle ou j'écoute parler.
Ou alors je parle dans ma tête, j'invente des scenari, des schémas narratifs, des trucs construits, rationnels, vraisemblables, bienséants et tout le toutim. Tout pour ignorer le chaos qui règne dans mes fondements.
Des années et des années de sensation de siège permanent, des années et des années de sensation de SURVIE, avec tout ce que cela comporte de psychologiquement EPUISANT, des années et des années de trouille au ventre, de cris, de larmes et de grands moments de violence. Et personne ne voit ce que je vois, et personne n'entend ce que j'entends, et personne ne peut comprendre ce qui me terrasse à ce point.
La folie, c'est cela : c'est quand il n'y a personne.
00:20 Publié dans Terrorisme virtuel | Lien permanent | Commentaires (13) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : blog
